Libération - Coquelles (Pas-de-Calais) - Par Cédric MATHIOT
Eurotunnel garde son chef de station
Le PDG Jacques Gounon a été soutenu à 98,27 % par une assemblée générale plutôt calme
L'assemblée générale d'Eurotunnel 2004 avait été un millésime hors pair. Celle tenue vendredi à Coquelles (Pas-de-Calais), où se situe le siège de l'entreprise, fut presque tranquille par rapport à l'édition précédente. Pas de putsch, pas même une escarmouche. Jacques Gounon, PDG de l'entreprise, n'a finalement pas été contesté par son ex-directeur général démissionnaire, Jean-Louis Raymond. Reconnaissant sa défaite, ce dernier a finalement appelé à l'union derrière Jacques Gounon, dont la nomination au conseil d'administration de l'opérateur du tunnel sous la Manche a été approuvée à 98,27 % par l'AG. Le PDG restant aux manettes apporte ainsi un petit peu de continuité à une direction qui avait coutume de changer tous les ans depuis cinq années.
Accablés. Jusqu'à la veille des débats, l'ambiance avait pourtant été détestable. Miguet, le très excité éditeur de lettres boursières, soutenait Jean-Louis Raymond, et avait mobilisé ses feuilles de chou boursières. Des noms d'oiseau avaient été échangés ainsi que diverses accusations de «pillage» de l'entreprise. Peu avant le début de l'AG, un technicien en charge de la sonorisation des débats s'amusait du spectacle à venir : «J'ai bossé pour plusieurs AG. Je sais ce que c'est. En général, les gens se battent pour accéder au buffet. Comme s'ils voulaient récupérer en petits fours ce qu'ils ont perdu en pognon. Mais là, ça va être pire que tout. Ils sont tous ruinés. Je me préfère en intermittent du spectacle qu'en actionnaire d'Eurotunnel.» Las, les actionnaires, dont la situation, indexée sur le cours de l'action Eurotunnel, ne s'est guère arrangée depuis un an, semblaient vendredi plus accablés que réellement en colère.
Déposé en car à l'entrée de la salle, un petit papy concède «être perdu». L'an passé, il avait voté Maillot, soutenu par Miguet, et participé à cette révolution qui avait dézingué la direction en place. Il ajoute comme pour s'excuser : «J'ai pas été le seul.» Là, il ne sait plus. L'an passé, tout était plus simple. La star était Nicolas Miguet en catalyseur des rancoeurs. Il dénonçait les «banksters». Maillot promettait de tout régler. Les petits porteurs galvanisés s'étaient fait une joie d'envoyer en l'air la direction. Le souci, c'est que les «putschistes» ont échoué et que l'action a continué à dévisser tranquillement. Le seul réconfort du papy, c'est que Maillot «n'a pas touché d'argent. Il est honnête. Cela dit, ç'aurait été anormal qu'il prenne quelque chose puisqu'il n'a rien fait».
«Dégonflé». L'an passé, Gérard aussi avait voté Maillot, soutenu par Miguet. «On y croyait», raconte cet ex-directeur financier d'une entreprise de lingerie fine, venu de Calais et propriétaire de 3 500 actions achetée 45 francs (6,86 euros) et ne valant «plus rien». Gérard a réfléchi, ce qu'il veut aujourd'hui, c'est tout saborder. Qu'on n'en parle plus. Une «bonne faillite», dit-il. Quitte à perdre toutes ses actions ? «Je me fiche de tout perdre. Mais je voudrai juste être sûr que les escrocs de banquiers et de créanciers ne touchent plus un rond.» On lui demande quand même : Gounon ou Raymond ? Il souffle. Trop déçu pour croire en un sauveur, et même pour choisir. Dans ce climat, Miguet ne fait plus guère recette. A son arrivée, le comité d'accueil est maigre. Peu de fans, peu de caméras, peu d'insultes. Il est à peine prié de «foutre le camp» par un syndicaliste. Jusqu'à la reddition. Après deux heures de débats fort sages menés par Jacques Gounon, Miguet prend la parole. Pour réveiller l'assemblée ? Pour s'aplatir, en fait. Et malgré quelques effets de manches, appeler à l'unité derrière Gounon. Fermer le ban. «Il s'est dégonflé», dira Bernard, 82 ans, sur le quai de l'Eurostar de 19 h 33 ralliant Paris. Mais Bernard a beaucoup aimé la visite du site en car. «Toutes les installations, avec un très bon guide. Remarquable. Une très bonne journée. J'étais venu pour voir la lueur du président. Il est très charismatique, et d'après ce qu'on me dit, il a des contacts de première bourre au plan politique. Je vais vous dire, je verrais bien le titre remonter un peu.»