Eurotunnel : actionnaires, créanciers, même combat ?
Les représentants élus à la tête d'Eurotunnel l'an dernier par les actionnaires frondeurs, lors de l'assemblée mémorable du 7 avril 2004, sont ressortis par la petite porte il y a quelques mois. Parmi eux, le célèbre Jacques Maillot (auréolé de la success story de Nouvelles Frontières) a quitté le navire et pense être parvenu depuis à se faire oublier des minoritaires en colère. Quel gâchis que cette délégation de pouvoir et de confiance qui n'aura rien donné ! Quelle perte de temps et d'espérance pour les petits porteurs !
Un nouveau président est arrivé à la tête d'Eurotunnel en février et, déjà, une première passe d'armes vient d'avoir lieu avec les créanciers. Jacques Gounon, le nouveau patron, leur demande rien de moins qu'un abandon de créances de 5 milliards d'euros sur un total... de 9 milliards. Faute de quoi, ce sera bientôt la faillite. L'échéancier de la dette du tunnel sous la Manche (lire notre article page 33) n'est plus un mystère : dans sa structure actuelle et avec ses fonds propres du moment, le groupe ne survivra pas au-delà du premier semestre 2007.
A un mois et demi de l'assemblée générale annuelle du 17 juin, comment les quelque 750 000 actionnaires doivent--ils appréhender les perspectives financières du groupe ? Quelle chance leur reste-t--il d'être indemnisés ? Dans quel état d'esprit doivent--ils se rendre à l'AG 2005 ? L'historique du dossier ne plaide pas pour une solution de compromis. Les épargnants ont été grugés depuis l'origine. On leur a menti dès 1987 sur le coût des travaux du Tunnel, le prix d'émission des actions a constitué une grossière arnaque, les commissions bancaires correspondant au placement des titres étaient exorbitantes, les créanciers de la première heure se sont vite retirés, les promesses des dirigeants successifs, appelant à de nouvelles augmentations de capital, n'ont pas été tenues. Bref, aussi anciennes soient-elles, les rancoeurs ne s'apaiseront pas de sitôt.
Reste à analyser froidement le rapport des forces en présence afin de savoir l'essentiel : qui paiera pour éviter la faillite ? L'addition est salée : 5 milliards d'euros de dettes à annuler, la patate est brûlante ! Ce ne sont évidemment pas les actionnaires qui régleront la note. Ils ont déjà été rincés. Quant aux créanciers, ils pourraient être tentés de laisser pourrir le dossier. En cas de dépôt de bilan, les statuts prévoient une conversion de leur dette en actions. Cela leur permettrait de ne pas tout perdre, certes, mais ce serait, nous semble-t--il, une très mauvaise issue pour eux car les prêteurs gagnent rarement à faire jouer leur hypothèque.
Enfin, et
surtout, il reste l'Etat français (et, dans une moindre mesure, l'Etat
britannique) qui ne peut pas abandonner à son sort le tunnel sous la
Manche. Sa gestion a beau relever du secteur privé, on ne voit pas le
gouvernement rester indifférent au sort de la ligne Paris-Londres et
à ses quelques milliers de salariés. Quitte à faire payer
le contribuable ! Il serait tout de même cocasse, et embarrassant, que
des actionnaires ruinés et jusqu'au-boutistes bloquent les voies du TGV
trans-Manche ! Après tout, l'Etat français (et le britannique)
n'est-il pas le vrai responsable de la faillite d'Eurotunnel ? Une échéance
financière capitale attend le tunnel sous la Manche début 2007,
peu avant... l'élection présidentielle. Les petits porteurs voudront
en tirer profit. Les créanciers aussi. N'est-ce pas vers la solution
d'une alliance objective que l'on s'achemine ?