Comment
éviter le putsch de trop
Le 7 avril 2004, à l'issue d'une bataille de pouvoirs menée par une association d'actionnaires (Adacte), un patron de presse boursière (N.M.) et un ex-PDG à la retraite (Jacques Maillot), le conseil d'administration d'Eurotunnel était remercié. S'installaient alors aux commandes un nouveau conseil présidé par Jacques Maillot, un nouveau directeur général et un nouveau directeur financier. Le nouveau président promettait ce jour-là une action immédiate en direction des gouvernements et des créanciers qui «devront apporter leur soutien à l'entreprise» sous la pression des centaines de milliers d'actionnaires d'Eurotunnel et la mise en oeuvre sous six mois d'un plan d'action opérationnel musclé, avec pour objectif global la revalorisation de l'action Eurotunnel.
Quatorze mois plus tard, force est de constater, à la lecture des documents
publiés par la société, qu'aucune de ces promesses n'a
été honorée : pas d'intervention des gouvernements (malgré
plusieurs visites à haut niveau en France mais aucune en Grande-Bretagne)
; obstruction répétée des créanciers (rejet du projet
Europorte 2 et de la demande de réduction récente de la dette)
; persistance du litige avec la SNCF (traité par arbitrage sous l'égide
de la CCI) ; annonce en octobre 2004 d'une série de bonnes intentions
(plan Dare) dont la mise en application se fait encore attendre. L'action Eurotunnel
qui valait le 1er juin 0,25 euro a perdu 60% de sa valeur depuis le 7 avril
2004.
Les graves divisions entre membres d'un Conseil d'administration franco-français
(à la tête d'une société binationale stratégique
pour les deux pays !) ont abouti en mars 2005 à la démission du
président remplacé à son poste par Jacques Gounon. N.M.
manoeuvre aujourd'hui pour empêcher la confirmation de Jacques Gounon
à son poste de président par l'assemblée générale
du 17 juin sans préciser ses intentions en cas de succès de sa
stratégie d'obstruction.
Avant de revenir sur les enjeux du 17 juin analysons les deux handicaps essentiels qui «plombent» l'avenir d'Eurotunnel : le poids de la dette et l'absence d'actionnaire de référence.
L'impact de la dette de 8,9 milliards d'euros (fin 2004) sur la viabilité
d'Eurotunnel est évident. Face à la marge d'exploitation annuelle
de 256 millions d'euros 2004, les frais financiers de 438 millions ne sont pas
supportables. On devra bien sûr agir pour retrouver une marge proche des
368 millions de l'année 2000, mais la fin programmée (novembre
2006) du paiement par les chemins de fer d'une charge minimum d'utilisation
diminuera les recettes d'un montant équivalent. Et puis il faudra, dès
2006, commencer à rembourser le principal de la dette. La renégociation
de la Convention de crédit qui lie Eurotunnel à ses créanciers
pour aboutir à une restructuration drastique de la dette est donc un
chantier prioritaire pour le président.
Mais tout aussi prioritaire est la mise en place d'un actionnariat de référence
(actionnaire ou groupe d'actionnaires liés par un pacte) ou majoritaire
(30 à 60% du capital) qui apporterait à la société
un actionnariat stable et un soutien de poids dans ses rapports avec les banques,
les chemins de fer et les États. Un actionnariat stable d'abord car l'avenir
du Tunnel sous la Manche ne peut, pour ses actionnaires, ses créanciers
et ses partenaires, être soumis aux aléas de majorités fluctuantes
d'actionnaires (le projet de l'Adacte de réunir autour de ses propositions
un «noyau dur» de petits actionnaires n'offre aucune garantie à
ce sujet). On a vu les conséquences du putsch d'avril 2004. Quelles seraient
celles d'un nouveau putsch en 2005 ? Un soutien de poids ensuite car Eurotunnel
a toujours souffert d'être une PME de 3 000 personnes, «seule au
monde», face aux appétits de ses grands interlocuteurs français
et britanniques. «Eurotunnel peut payer», voilà le concept
d'origine qui a conduit à sa quasi-banqueroute actuelle dans l'indifférence
générale. Des recherches de solides partenaires capitalistiques
internationaux (groupes de transport, gestionnaires d'infrastructures en particulier)
ont été entreprises dès 1998 et poursuivies jusqu'en 2004
par les précédents managements mais les risques associés
au poids de la dette d'Eurotunnel et au manque de visibilité de ses performances
futures ont découragé tous les candidats potentiels.
La restructuration financière et l'entrée d'un actionnaire de
référence au capital sont donc toutes deux essentielles à
la survie d'Eurotunnel. De plus elles sont étroitement liées :
les créanciers auront du mal à faire confiance pour le remboursement
de sommes aussi importantes sur des dizaines d'années à une société
dont l'émiettement du capital est une cause d'instabilité majeure
; un actionnaire de référence ne rentrera pas dans une société
aussi endettée et aussi peu certaine de son avenir sans le faire dans
le cadre d'une restructuration financière qui assainisse le bilan et
les perspectives d'Eurotunnel.
Cet ancrage du capital autour d'un actionnariat de référence est
inéluctable. Veut-on le faire aujourd'hui sous la houlette du président
d'Eurotunnel défenseur des droits des actionnaires actuels ou laissera-t-on
les créanciers exercer leur droit de substitution avec pour conséquence
l'effacement de l'actionnariat actuel et son remplacement par des institutionnels
qui recueilleraient aux meilleures conditions une entreprise au bilan restructuré
?
Cette recherche de partenaire doit être entreprise dès maintenant par le président pour associer un actionnaire de référence à la négociation d'un accord de restructuration de la dette acceptable par toutes les parties (créanciers, actionnaires actuels, nouvel actionnaire)
Il faut que grâce à la lucidité et au soutien de ses actionnaires
au président J. Gounon, Eurotunnel évite «le putsch de trop»
le 17 juin et s'engage immédiatement et avec force dans la mise en oeuvre
effective de ses projets de redressement opérationnel et de restructuration
financière assortie de l'entrée au capital d'un ou de plusieurs
grands partenaires.
* Directeur
général d'Eurotunnel de janvier 1994 à décembre
2000.