De fait, la dette d'Eurotunnel est structurée de façon très complexe. Les créanciers sont très nombreux (environ 200, selon diverses sources), ils ont les profils les plus divers (du fonds spéculatif au réassureur) et n'ont pas tous acquis la dette du groupe au même prix. Pis : ils disposent d'ordres de priorité savamment hiérarchisés en cas de remboursement.
La dette "senior", la première sur la liste des remboursements, représente 5 % de la dette totale. Les dettes "junior", moins prioritaires en cas de remboursement, pèsent pour les deux tiers de l'endettement. Une bonne partie d'entre elles sont entre les mains de fonds spéculatifs anglo-saxons. Ils les ont acquises à un prix bien inférieur à leur valeur nominale sur le marché des dettes dites à "haut rendement" (à taux d'intérêt élevé), dont la détention est jugée très risquée.
MBIA, un réassureur américain spécialiste des prêts aux collectivités locales, contrôle, directement ou indirectement, une bonne part des dettes les plus "sûres" (47 % de la somme de la dette senior et de la première tranche de la dette junior, selon l'agence de notation Standard & Poor's).
La plupart des banques
qui ont accordé des prêts à Eurotunnel (notamment celles
qui ont participé à la restructuration de la dette du groupe,
en 1997) ont préféré céder sur le marché
des créances jugées trop risquées. De fait, le 25 janvier,
l'agence américaine a abaissé à BB la note de la
dette senior d'Eurotunnel, pourtant la plus sûre, la faisant passer dans
la catégorie spéculative.
"MARGES DE MANOEUVRE"
Eurotunnel a pris
les conseils des banques Lazard et Lehman Brothers. Cependant, les négociations
en vue d'une restructuration de la dette d'Eurotunnel ne sont toujours pas engagées.
Si elles l'étaient, la direction pourrait défendre une réduction
de la dette pour l'amener à la valeur à laquelle elle se traite
aujourd'hui sur le marché. Selon Standard & Poor's, la dette d'Eurotunnel,
très risquée, ne vaudrait plus que 3,7 milliards de livres (5,35
milliards d'euros).
Cette réduction acquise, la direction du concessionnaire pourrait négocier
le rachat en numéraire des créances ou proposer leur restructuration
en d'autres titres de créances. Dans une interview accordée à
La Tribune, le 26 janvier, Jean-Louis Raymond, directeur général
du groupe, a évoqué des solutions "reposant, d'une part,
sur une logique de "titrisation" des créances et, d'autre part,
sur des instruments qui s'apparentent à des quasi-fonds propres".
Les détenteurs de la dette senior ne risqueraient rien à renégocier. "Ils sont assurés d'être remboursés, quoi qu'il arrive", assurent plusieurs personnes proches du dossier. Les détenteurs des dettes juniors seraient bien moins pressés. Et pour cause : ils risqueraient de n'être jamais remboursés d'une partie de leurs créances et devraient renoncer aux généreux taux d'intérêt qu'ils perçoivent aujourd'hui.
Eurotunnel aurait pourtant les moyens de mettre tout le monde autour de la table."Le groupe a des marges de manuvre", selon un banquier parisien qui travaille sur le dossier. Si les créanciers laissaient pourrir la situation jusqu'au défaut de paiement d'Eurotunnel, ils auraient le droit d'exercer leur "droit de substitution" (prise de contrôle des flux financiers de l'entreprise), comme le prévoit le contrat de concession du tunnel. Les créanciers n'auraient aucune envie de se voir confier cette concession.
Cécile Ducourtieux
"Certes, je ne connaissais pas le dossier à fond", reconnaît
Jacques Maillot
LE MONDE | 21.03.05 | 18h38 Mis à jour le 21.03.05 | 20h12
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Le 7 avril 2004, lors de l'assemblée générale d'Eurotunnel,
la direction du concessionnaire du tunnel sous la Manche est débarquée
sur un score sans appel (les deux tiers des voix). Soutenue par l'homme d'affaires
contesté N.M., une équipe hétéroclite prend le pouvoir.
A sa tête, Jacques Maillot, ex-patron de Nouvelles Frontières,
qui est nommé président non exécutif. Joseph Gouranton
(président de l'Association de défense des actionnaires d'Eurotunnel),
Robert Rochefort (directeur général du Credoc) et Pierre Cardo
(député UMP des Yvelines) sont désignés administrateurs.
Egalement administrateurs, Jean-Louis Raymond et Hervé Huas sont respectivement
responsables de la direction générale et de la direction générale
adjointe en charge des finances.
Ce jour-là, devant des centaines de petits porteurs, M. Maillot promet
: "Notre premier engagement est de respecter tous les actionnaires, ainsi
que les salariés, qui ne sont pas responsables de la situation d'Eurotunnel
-...-. Tout sera fait pour redresser Eurotunnel et pour faire remonter l'action."(Le
Monde du 9 avril 2004). Il précise qu'il n'est pas question d'un plan
social et s'engage à faire"des propositions très précises
d'ici à 90 jours pour renégocier l'endettement". "On
ira voir les ministres, ajoute-t-il. Et si je n'ai pas de rendez-vous, je prends
mon scooter et je vais à Bercy quand même."
BILAN NÉGATIF
Moins d'un an plus
tard (le 4 mars), M. Maillot quitte la direction d'Eurotunnel. A l'aune des
promesses du 7 avril, son bilan est négatif. Bercy et le ministère
des transports se retranchent toujours derrière le traité franco-britannique
de Canterbury, qui ne prévoit aucun financement public pour le tunnel.
Les 3 300 salariés vivent dans l'angoisse d'un plan social. Selon Le
Point du 17 mars, la direction du concessionnaire, conseillée par le
cabinet Solving, envisagerait d'économiser 50 millions d'euros par an
en licenciant 774 personnes. Le plan de redressement, surnommé "Dare",
a été présenté avec trois mois de retard (à
l'automne 2004) et la renégociation de la dette n'a toujours pas commencé.
L'action Eurotunnel a été divisée presque par trois depuis
le 7 avril, à 24 centimes d'euros aujourd'hui.
Des salariés et des administrateurs d'Eurotunnel ne cachent pas leur
agacement face à une attitude jugée légère, et accusent
Jacques Maillot d'avoir manqué d'assiduité. L'intéressé
se défend : "Certes, je ne connaissais pas le dossier à fond,
mais j'ai passé un temps fou dans l'entreprise. Je me suis beaucoup impliqué
dans l'appel d'offres pour recruter des banques conseils en vue de la renégociation
de la dette." Il ajoute : "J'ai travaillé à titre bénévole.
Je me suis contenté du jeton de présence du conseil d'administration,
soit environ 15 000 euros." Mais reconnaît s'être un peu emballé
le 7 avril : "Vous connaissez mon caractère passionné."
Cécile Ducourtieux
Article paru dans l'édition du 22.03.05