Les dirigeants d'Eurotunnel plus divisés que jamais
LE MONDE 21.03.05
Le conseil d'administration d'Eurotunnel devrait se réunir vendredi 25 mars.
Un an après s'être emparée du pouvoir, la nouvelle direction n'a toujours pas
tenu son principal engagement : renégocier la dette qui asphyxie l'entreprise.
Depuis plusieurs mois, les six administrateurs ne sont toujours pas d'accord
sur les termes d'une demande à adresser aux créanciers (un waiver, dans le jargon
financier) pour renégocier cette dette de 9 milliards d'euros, pour 1,3 milliard
d'euros de fonds propres au 30 juin 2004.
Or la situation financière d'Eurotunnel est très tendue : les flux de trésorerie
d'exploitation suffisent à peine à couvrir les intérêts de la dette.
Cette situation pourrait devenir critique : le groupe doit faire face à d'importantes
échéances de remboursement en 2007."
Si rien n'est entrepris rapidement, le concessionnaire risque la faillite au
premier semestre 2007", assurent des connaisseurs du dossier.
Pourquoi l'équipe des "putschistes" du 7 avril 2004 prend-elle tant de retard
?
N'a-t-elle pas promis aux actionnaires individuels qui l'ont portée ce jour-là
au pouvoir, à l'occasion d'une assemblée générale historique, de renégocier
la dette du concessionnaire au plus vite ?
Elle n'a certainement pas pris toute la mesure des difficultés.
Le dossier est complexe. Suite à des prévisions initiales erronées, Eurotunnel,
qui n'a bénéficié d'aucune aide publique en raison de l'intransigeance de Margaret
Thatcher, premier ministre britannique de l'époque, est une entreprise structurellement
endettée.
En effet, la construction du tunnel a coûté deux fois plus cher que prévu et
le trafic s'est révélé deux fois moins important qu'espéré.
Les banques qui ont accepté de participer aux précédentes restructurations,
notamment à celle de 1997, ont obtenu la signature de contrats de crédits très
contraignants, renfermant un maquis de clauses protectrices. Le waiver en est
une.
Une autre clause précise que le seul fait, pour la société, de prononcer le
mot "restructuration de dette" provoque techniquement une situation de défaut
de paiement.
Or le contrat de concession du tunnel prévoit qu'en cas de défaut, les créanciers
puissent exercer leur "droit de substitution", c'est-à-dire s'attribuer la totalité
des flux de trésorerie de l'entreprise jusqu'à complet remboursement de la dette...
Difficile, dès lors d'envisager une renégociation "tambour battant"sans analyse
fine et prolongée de la situation de l'entreprise et des intérêts de ses créanciers.
A ces difficultés financières s'ajoute la division du conseil.
Les vives tensions apparues au sein du conseil d'administration à l'automne
2004 expliquent une bonne part du retard pris dans la gestion du dossier.
Les deux administrateurs "exécutifs" , Hervé Huas, directeur général adjoint
en charge des finances, et Jean-Louis Raymond, directeur général, ont, semble-t-il,
très tôt commencé à prendre des contacts informels avec les créanciers.
Mais certains membres du conseil leur reprochent d'avoir joué trop "perso",
en refusant de communiquer aux autres administrateurs le résultat de ces contacts.
"Ils avaient peur des fuites", rapporte un administrateur.
Pierre Cardo, député (UMP) des Yvelines, démissionnaire du conseil en novembre
2004, a par ailleurs regretté que l'équipe de direction n'aborde pas les créanciers
avec plus d'agressivité.
Aujourd'hui, la signature du waiver bloquerait car certains administrateurs
refusent de payer, comme Eurotunnel s'y serait engagé, la totalité des honoraires
des banques conseils des créanciers.
Certains administrateurs,
dont Robert Rochefort, directeur général du Credoc, refusent de trop payer."
Ce n'est pas parce que l'endettement de l'entreprise est considérable que quelques
millions d'euros de plus ou de moins n'ont plus d'importance"souligne le sociologue.M.
Raymond a également eu beaucoup de mal à convaincre l'ensemble du conseil de
la pertinence du plan de redressement de l'entreprise, baptisé "DARE"(qui a
finalement été rendu public à la fin du mois d'octobre 2004).
L'objectif est d'améliorer
la productivité en réduisant les coûts, notamment de personnel, et en augmentant
le chiffre d'affaires du groupe (Le Monde du 30 octobre 2004).
"Il a fallu la nomination d'un mandataire ad hoc par le tribunal de commerce
de Paris pour obliger les administrateurs d'Eurotunnel à se prononcer sur le
plan", raconte Jacques Maillot, nommé président du concessionnaire le 7 avril
2004, démissionnaire depuis le 4 mars.Joint par Le Monde, M. Raymond n'a pas
souhaité commenter les dissensions du conseil.
Il rappelle : "Avec le plan DARE, nous espérons dégager 100 millions d'euros
en 2006, dont la moitié en réductions de coûts et l'autre en chiffre d'affaires.
Sans ce plan, nous ne serions pas capables d'engager une négociation avec nos
créanciers."
"Nous avons eu du mal à faire équipe. Non pas qu'il y ait parmi nous des caractériels
et des raisonnables. Tout simplement parce que le 7 avril 2004, nous ne nous
connaissions pas encore", reconnaît M. Rochefort.
L'arrivée de Jacques Gounon, nommé président d'Eurotunnel en remplacement de
M. Maillot il y a deux mois, pourrait, à défaut de rendre au conseil sa sérénité,
modifier les équilibres.
Cet ancien directeur de cabinet de la secrétaire d'Etat aux transports Anne-Marie
Idrac, ex-dirigeant d'Alstom en France, entend s'occuper de la renégociation
de la dette.
Il a commencé à prendre contact avec des créanciers et demandé à Lazard et à
Lehman Brothers, les banques conseil du concessionnaire, de présenter une synthèse
de leurs travaux lors du conseil du 25 mars.
Les prochaines semaines seront décisives.
S'il veut aborder une renégociation de la dette dans de bonnes conditions, le
conseil d'administration va devoir retrouver son unité.
Les administrateurs ont également en ligne de mire la prochaine assemblée générale
prévue le 15 juin ou le 30 juin.Ils savent qu'ils jouent leur tête, s'ils viennent
au rendez-vous les mains vides ou avec un plan qui demande trop de sacrifices
aux actionnaires.
Les petits porteurs pourraient leur faire payer le prix de leurs hésitations,
d'autant que l'action a presque perdu les deux tiers de sa valeur depuis avril
2004.
Nicolas Miguet, l'homme d'affaires controversé, qui, en 2004, avait mis ses
publications boursières au service de la révolte des actionnaires d'Eurotunnel,
et à qui l'équipe actuelle doit son intronisation, pourrait de nouveau entrer
en scène.
Cécile Ducourtieux