LE FIGARO - 29 avril 2005

Eurotunnel veut effacer plus de la moitié de sa dette

Afin d'éviter le pire, c'est-à-dire le dépôt de bilan, le président d'Eurotunnel, Jacques Gounon, a posé hier ses conditions vis-à-vis de ses créanciers. Il demande l'effacement pur et simple de plus de la moitié de la dette qui pèse sur le groupe ferroviaire franco-britannique. «Entre 4 milliards d'euros, la valeur de marché de la dette, et 9 milliards d'euros, sa valeur faciale, une bonne partie voire la quasi-totalité de la dette devrait être purement et simplement effacée», a-t-il indiqué lors de la présentation des comptes annuels du concessionnaire du tunnel sous la Manche. «La restructuration de 1998 n'a fait que repousser le problème d'une dizaine d'années. Depuis lors, tous les analystes savent que le dépôt de bilan est inscrit pour le premier semestre 2007 sans une nouvelle restructuration drastique de la dette», a souligné le président du conseil d'administration, en poste depuis deux mois seulement.


A cette date, le remboursement du capital ne pourra pas être assuré par les revenus de l'exploitation. Ceux-ci, même s'ils marquent une amélioration au premier trimestre 2005, sont restés très décevants l'an dernier. Le bénéfice d'exploitation a en effet progressé de 1% seulement, à 256 millions d'euros, ce qui est nettement insuffisant pour absorber les frais financiers – ils atteignent 438 millions d'euros (– 5%) – ainsi que les éléments exceptionnels (629 millions d'euros l'an dernier).


Au total, Eurotunnel affiche une perte nette de 810 millions d'euros, contre un déficit de 1,9 milliard d'euros en 2003. «Dans un marché passagers en repli et un contexte de guerre des prix sur le marché des camions, le chiffre d'affaires du groupe a baissé de 4%, à 789 millions d'euros», a expliqué Jacques Gounon. A l'avenir, le nouveau président de la société compte mettre l'accent sur le fret, la concurrence des compagnies aériennes à bas prix rendant quasi impossible le développement du trafic passagers.


Dans ces conditions financières très fragiles, la situation de la trésorerie est encore protégée par le mécanisme des avances de stabilisation, ces lignes de crédit à taux zéro accordées à l'entreprise pour l'aider à payer ses intérêts. Cependant la baisse de l'activité navette (– 4%) a entraîné une diminution de 44 millions d'euros de la trésorerie en 2004. Le management veut donc mettre en place cette année une ligne de crédit de supplémentaire d'un montant maximal de 50 millions de livres (soit 71 millions d'euros).


Reste que l'avenir de l'entreprise passe par la renégociation de la dette. Pour appuyer sa proposition d'«effacer» la moitié de ce fardeau financier, Jacques Gounon met en avant une étude commandée par Eurotunnel à l'automne dernier aux cabinets d'audit Toulouze et Deloitte. Elle montre que l'entreprise ne peut supporter que 3,3 milliards d'euros d'endettement... Le principal comité des créanciers a vivement réagi dès hier. «Nous ne pensons pas que la suggestion d'Eurotunnel sera acceptable pour la majorité des créanciers d'Eurotunnel, dont le soutien est nécessaire pour toute restructuration financière», a averti ce comité, qui représente 69% de la dette des cofinanciers d'Eurotunnel.


Cependant, dans ce bras de fer, celui-ci appelle à l'ouverture de discussions. «Nous souhaitons vivement entamer les négociations dans le cadre des obligations existantes d'Eurotunnel et dans un esprit constructif tenant compte des réalités économiques.»

Quoi qu'il en soit, une première épreuve de vérité aura lieu lors de la prochaine assemblée générale des actionnaires, le 17 juin. Elle doit notamment avaliser la nomination de Jacques Gounon au poste de président du conseil d'administration.