Entretien avec Jacques Gounon 01/06/2005

Jacques Gounon, PDG du groupe Eurotunnel : Une augmentation de capital n'est clairement pas à l'ordre du jour

Votre dette actuelle est de 8,9 MdsE, vous avez indiqué vouloir revenir à 3,3 MdsE, comment avez-vous fixé ce niveau ?

J.G. : Ce niveau de 3,3 MdsE a été fixé en prenant en compte la capacité de remboursement d'Eurotunnel sur les 25 ou 30 prochaines années. Le calcul a été établi par deux cabinets d'experts indépendants et leur conclusion est incontournable vis à vis de nos créanciers. En effet, en prenant en compte le trafic et les prix du trafic transmanche, le marché est globalement stable, il n'y a donc pas d'incertitude à ce sujet ! Par ailleurs, les créances sur Eurotunnel sont négociées actuellement sur le marché secondaire sur une base globale de 4 MdsE, ce n'est donc pas très éloigné de 3,3 MdsE. Dans le cadre des négociations en cours avec nos créanciers, mon premier objectif, d'ici au mois de juin, consiste à établir un consensus sur la capacité de remboursement de l'entreprise.

Avec une dette ramenée à 3,3 MdsE, Eurotunnel sera bénéficiaire ?

J.G. : Le compte de résultat sera à l'équilibre dans les conditions actuelles. Mais toute éventuelle amélioration de trafic, de prix ou de compétitivité profitera à l'entreprise et donc à ses actionnaires...

Qui sont aujourd'hui les détenteurs de la dette d'Eurotunnel ?

J.G. : La dette initiale a souvent changé de propriétaire... De nombreuses banques ont cédé avec une décote leur créance et elles ont inscrit la perte constatée lors de cette transaction dans leur compte de résultat. Dans la mesure où la comptabilisation de cette perte a été effectuée par certains créanciers, je ne vois pas pourquoi Eurotunnel devrait la rembourser ! Un effacement d'une partie de la dette dans le bilan d'Eurotunnel est donc possible. Les détenteurs de la dette représentent une centaine de créanciers. Les 4 principaux créanciers de la dette junior, qui représente les 2/3 de celle-ci, sont la société MBIA, deux fonds américains et la Banque Européenne d'Investissement (BEI). Cette dernière est également le premier actionnaire d'Eurotunnel avec un peu moins de 3% du capital.

Globalement, ce sont plutôt des investisseurs anglo-saxons qui détiennent cette dette ?

J.G. : La réponse est oui. Mais les 'hedge funds' sont très minoritaires. Ce sont globalement des financiers de grande qualité, qui raisonnent à moyen ou long terme et qui n'ont aucune envie de voir disparaître Eurotunnel. Ce sont donc des gens responsables, pas du tout des fonds "vautour", heureusement pour nous d'ailleurs...

Quels sont vos arguments pour convaincre les créanciers de revenir à 3,3 MdsE d'endettement ?

J.G. : Tout d'abord, je le redis, dans la mesure où la dette s'échange actuellement sur la base de 4 MdsE, il y déjà 5 MdsE qui ont été pris en perte par d'anciens créanciers. Eurotunnel n'a donc pas à rembourser des créances qui ont déjà été provisionnées. Il faut décharger Eurotunnel du remboursement de dettes qui ont été effacées et qui n'existent donc plus. Si la négociation devait échouer, on s'acheminerait vers un dépôt de bilan début 2007 mais ce sont, je le répète, des gens responsables et ils n'y tiennent pas du tout. En effet, dans ce cas de figure, les actionnaires comme les créanciers auront tout perdu.

Certains créanciers vous font-ils part de leur souhait de voir convertir leurs créances en capital ?

J.G. : On en parle beaucoup. Cependant, convertir une partie des créances en actions ne réglera pas le problème, c'est un faux débat. La priorité est de restructurer la dette et de revenir à un niveau qui soit en adéquation avec les capacités de remboursement d'Eurotunnel. L'assainissement de la société permettra alors au cours de bourse de remonter.

Quelle est l'action des pouvoirs publics ?

J.G. : J'informe régulièrement les pouvoirs publics de l'évolution de la situation... Mais, nous n'avons rien à leur demander pour le moment ! Il s'agit actuellement d'une négociation entre Eurotunnel et ses créanciers. A la mi-juillet, nous présenterons une première esquisse du schéma retenu concernant la renégociation de la dette. Mon objectif consiste à ce que le plan définitif soit établi fin octobre. Pour le moment, le programme que je m'étais fixé est tenu au jour près.

Peut-on craindre une augmentation de capital ?

J.G. : Ce n'est clairement pas à l'ordre du jour ! Eurotunnel est une entreprise performante avec des résultats opérationnels tout à fait positifs... Une fois que la dette sera revenue à un niveau supportable, Eurotunnel n'aura pas besoin de faire appel à ses actionnaires.

Sur le plan du chiffre d'affaires, comment comptez vous augmenter le chiffre d'affaires ?

J.G. : Sur le fret, nous pouvons encore augmenter notre part de marché par une meilleure qualité de service. Sur le trafic passager, la concurrence est forte et nous devons progresser en terme d'accueil, d'écoute du client et d'attractivité en vue d'accroître notre activité.

Pouvez-vous détailler la licence d'opérateur ferroviaire que vous avez obtenue ?

J.G. : La part du ferroviaire géré par les Réseaux historiques (SNCF et EWS), ne représente que 2% du total des échanges fret sur la liaison transmanche. C'est beaucoup trop faible. Il y a donc de la place pour tout le monde... Eurotunnel doit prendre sa place en tant que nouvel opérateur ferroviaire sur le transmanche à partir de la fin 2006.

Ou en êtes vous de la baisse des coûts ?

J.G. : Le plan suit son cours. Il s'agit d'économiser 100 ME chaque année soit 25% de dépenses en moins.

A quel horizon peut-on espérer toucher un dividende ?

J.G. : Le tunnel a maintenant 10 ans. En établissant une comparaison avec les concessions autoroutières, le premier dividende de Cofiroute a été versé au bout de 17 ans. A l'approche de la vingtième année d'exploitation d'une infrastructure comme celle d'Eurotunnel, il sera légitime de rémunérer les actionnaires. Mon objectif consiste donc à verser un premier dividende d'ici 5 à 10 ans.

Quel est le message que vous désirez faire passer aux petits actionnaires ?

J.G. : L'entreprise a un avenir. Il faut que les actionnaires se soucient de défendre leur entreprise et qu'ils se rassemblent. Il est impératif qu'ils ne se divisent pas... Leur division nous affaiblirait face aux créanciers et aux pouvoirs publics. En cas d'issue favorable de la négociation en cours avec les créanciers, le cours de bourse ne pourra que s'améliorer et refléter la valeur réelle de l'entreprise.