Eurotunnel reprend la main face à ses créanciers
LES ECHOS [ 30/03/05 ]


Le conseil d'administration doit approuver aujourd'hui le principe de la signature de l'avenant au contrat de crédit, permettant l'ouverture de la renégociation de la dette. Celle-ci devra être bouclée en huit mois.

Le conseil d'administration d'Eurotunnel se réunit aujourd'hui pour approuver la demande de dérogation au contrat de crédit (le « waiver »), condition préalable au lancement de la restructuration de la dette du concessionnaire du tunnel sous la Manche. Les négociations pour parvenir à un accord sur le contenu de ce texte achoppaient depuis des semaines sur le refus du conseil de prendre en charge les dépenses engagées pour la constitution du comité des créanciers (qui regroupe l'assureur MBIA, la BEI et le fonds d'investissement Franklin) ainsi que le versement d'un montant, non précisé, en guise de « completion fee » (honoraires de finalisation), une fois la restructuration finalisée.

Convaincu que les créanciers sont encore plus désireux qu'Eurotunnel d'entrer en négociations, le nouveau président, Jacques Gounon, a repris les négociations et réussi, semble-t-il, à inverser le rapport de force. Selon lui, les créanciers ont le choix entre s'arroger les flux futurs de cash-flows jusqu'à extinction de la dette, en exerçant le droit de substitution. « Mais ce n'est pas leur métier », juge-t-il. Ils peuvent également attendre le dépôt de bilan - ce qui n'est pas plus dans leur intérêt -, ou décider d'entrer en négociations.

Accord de principe L'accord de principe qu'il a arraché en fin de semaine dernière ne prévoit plus la prise en charge des honoraires passés, et évoque, en guise de « completion fee », un montant « qui pourrait presque être considéré comme symbolique » au regard de la dette de 9 milliards d'euros, explique aux « Echos » Jacques Gounon. Il prévoit en revanche, comme c'est l'habitude dans de tels cas, une prise en charge, sur la base d'un forfait mensuel, des honoraires des conseils pendant la phase des négociations.

C'est le texte issu de cet accord que le président entend présenter au conseil ce matin... si ce document, toujours attendu hier soir, se révèle conforme à ce qui avait été convenu oralement jeudi dernier. « Si le texte définitif du «waiver» n'était pas disponible, je proposerais au conseil de voter un «oui» de principe et je finaliserais la discussion », dit-il.

Une fois cette phase bouclée - ce qui devrait être fait d'ici à la fin de la semaine -, l'ensemble des créanciers aura un mois pour se prononcer. La négociation financière pourra alors commencer vers début mai. « Lors de la négociation du «waiver», nous avons fixé à huit mois le délai que nous nous impartissions pour tenter d'aboutir. C'est un objectif très ambitieux : la précédente restructuration financière avait nécessité dix-huit mois », explique le président. La pression pour tenir le calendrier est forte : au-delà, les conseils des créanciers ne seront plus rémunérés.

Ce délai ne sera toutefois pas suffisant pour arriver à l'assemblée générale du 15 juin avec des orientations précises sur la restructuration, comme le promettait en janvier Jean-Louis Raymond, le directeur général. « Le conseil a examiné les conséquences, en termes d'avantages et d'inconvénients, des différentes pistes proposées par nos banques-conseils, mais s'est gardé des marges de manoeuvre dans cette renégociation, continue Jacques Gounon. Nous entendons aborder cette phase de manière pragmatique. Il faut restructurer la dette de telle sorte que l'annuité (incluant capital et intérêts) soit inférieure aux profits d'exploitation. Pour cela, il faut jouer autant sur le montant de la dette que sur le taux et la maturité de chacune des ses composantes. »

Eviter le « chaos » A la date de l'assemblée générale, le travail sur l'ajustement de l'ensemble de ces curseurs aura à peine démarré. Le président entend à cette occasion faire comprendre que « la complexité du dossier ne permettait pas de solution «prête à l'emploi» », et « qu'aller vite aurait souligné la faiblesse d'Eurotunnel dans la négociation » avec les créanciers. Pour se prémunir d'une nouvelle offensive de Nicolas Miguet, à l'origine l'an dernier du renversement de la précédente direction, il a l'intention de demander aux actionnaires de soutenir le conseil d'administration et de ne pas céder aux sirènes des spéculateurs. « Ce n'est pas le chaos qui sauvera Eurotunnel », dit-il.

LUCILE CHEVALLARD ET GÉRALDINE VIAL